"Plus que l’écriture blanche, une écriture transparente, un non-style
revendiqué ou assumé qui, pour le coup, contraste avec celui, devenu
classique, du plus lyrique des écrivains contemporains. Sans doute, ceux
qui pensent encore qu’il faut impérativement un style (une langue
disent-ils parfois) pour faire de la littérature - comme ils pensent sans doute qu’il faut un bon coup de pinceau pour
faire de la peinture - trouveront-ils ce livre plat, voire indigne,
insuffisamment littéraire." écrivait Sylvain Bourmeau dans sa critique du premier romain d'Aurélien Bellanger dans Libération, le 22 août 2012.
"Sans le recours au beau style. Sans le paravent de l'esthétique." (Nicolas Demorand à propos du denier bouquin d'Angot, Libération, le 3 septembre)
Voilà mis en évidence, l'inanité du discours de certains journalistes se prenant un peu vite pour des critiques littéraires, parce qu'ils ont un copain Michou, un avis sur le livre qu'ils viennent de lire et de comprendre (certains font un peu mal à la tête).
Et ce discours là, celui du journaliste improvisé critique littéraire, inonde cette rentrée littéraire dans la presse.
Le premier à en faire les frais est Laurent Binet dont le dernier
livre
-les journalistes le pensent, en sont sûrs - serait aussi, négativement cette fois-ci,
insuffisamment littéraire (cf Libé, le Monde, Les Inrocks où Audrey
Pulvar, certainement en manque de grain de sel depuis son départ de chez
Ruquier s'y met aussi en édito). Il manque des négations, c'est ça ? Ce
n'est pas un "roman" ? (car pour bien de ces gens là, littérature =
roman, car déjà, bien sûr, la littérature, est limitée aux livres).
Parce que le sujet est politique, l'avis du journaliste politique peut
supplanter celui du critique littéraire, allons-y les amis.
Il y aurait donc une jauge journalistique qui permet d'évaluer le taux de littérarité en fonction de la quantité de "langue" utilisée pour produire de la littérature.
Je me pince.
/ peu d'effet /
Je me bouffe une couille.
/ on repart /
"il faut impérativement un style (une langue
disent-ils parfois) pour faire de la littérature - comme ils pensent sans doute qu’il faut un bon coup de pinceau pour
faire de la peinture"
La langue n'est pas un outil en littérature, pas un truc avec un petit manche en bois et du poil au bout, pas un truc japonais qu'on déplie pour masquer un bout de fesse non plus. La langue EST la littérature et la littérature EST la langue. Il n'y a de littérature que dans la langue, par la langue, de la langue. Il ne peut se concevoir de littérature hors de la langue.
Un steak est fait de viande.
Je ne sais pas ce que vaut ce bouquin de Bellanger, qui me fait peu envie, mais même sa "transparence" (putain, déjà qu'on se fadait l'écriture blanche chiante comme un cul de laitière) est une langue en soi, un style et non un "non-style". Il est possible (mais rien n'est jamais sûr) que je ne l'aime pas plus que celle, toute bien pourrie, du mou Michel, mais loin de moi l'idée de lui refuser le statut de "langue", bien au contraire.
Pour Bourmeau, Demorand (et consorts*), le style, la langue ne peut être qu'artifice, joliesse... Évidemment, une telle conception, catastrophique, de la littérature existe, chez mémé. Évidemment, ça ne donne pas de la littérature, puisque ce n'est pas ça, la langue, la littérature. Qu'un journaliste écrivant des critiques littéraires puisse concevoir ce qu'est "le style", "la langue" comme pourrait le faire un élève un peu perdu de quatrième C, voila qui est effrayant. Le style, ce "truc en plus" ajouté au discours.... On va bientôt avoir droit à la distinction fond/forme ? à la poésie comme onirisme ? à la recherche formelle comme onanisme ?
Alors, lorsqu'on vante ici tel ou tel (Angot, Adam, Bellanger...) à tort (ou a à raison qui sait), je piocherai à raison (ou à tort, on verra), personnellement pour ma rentrée littéraire chez ceux là : Emmanuelle Pireyre, Mathieu Larnaudie, Claro, Marie Simon, Claire Guézangar, Lancelot Hamelin, Laurent Binet, Patrick Deville, Jérome Ferrari...
Et je suivrai, curieux, les avis des critiques littéraires compétents : ils ne m’intéressent pas tous, ont souvent des goûts différents des miens, mais certains, y compris dans ces journaux sus-cités, restent des gens ayant au moins une conscience réelle de ce qu'est la littérature, la langue.
Et je relirai mille fois "A quoi bon encore des poètes ?" de Prigent, et "Ma langue est poétique" de Tarkos. Ce que devraient bien faire certains, au moins une fois.
* Rappelons nous, enragés, l'avis de cette dame niaise sur, il me semble, le livre de Maylis de Kerangal, au Masque et la plume ("il n'y a que de la langue", disait elle en substance ....)
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mercredi 5 septembre 2012
lundi 17 octobre 2011
Du livre de chiottes comme genre noble (+ teaser)
S'intéresser à la littérature, ce n'est pas seulement prendre en compte le livre, cela, la poésie sonore nous le rappelle depuis 50 ans, en instituant la littérature debout, face à ses destinataires. S'intéresser à la littérature avant tout, tous genres confondus, c'est s'intéresser à l'écriture (porte ouverte défoncée).
& l'écriture ne peut être envisagée sérieusement sans réfléchir à sa réception : lecture ou restitution publique.
Il faut réfléchir aux conditions de réception d'un texte lorsqu'on le produit car communiquer, ce n'est pas qu'émettre, et écrire de la littérature demande de réfléchir au canal, au bruit, à la destination & à la réception.
Parlons lecture.
On peut lire au chaud dans son lit, assis dans un fauteuil, allongé sur une serviette de plage, avachi sur un transat. Voilà.
Nous venons de présenter la raison pour laquelle la littérature s'est retrécie sur une forme, le livre et un genre, le roman.
Quand, soudain, le corps frappe à la porte de la littérature, pressé comme pas deux : il est un lieu où une bibliothèque différente peut prendre place : les chiottes.
Le chiotte (oui, singulier pluriel) a sa propre littérature, une sélection implacable induite par le lieu : une littérature adaptée à la littérature fragmentée, loin du roman au long cours.
S'installent alors : Poésie de tous siècles, dictionnaires de tout et de rien, petits strips de BD, guides, manuels, almanachs, Pensées (Pascal inclus), revues poétiques, etc.
Le livre de chiottes doit pouvoir être ouvert à n'importe quelle page, arrêté en route, repris plus tard.
Au lit la narration narrative en forme longue, romans et nouvelles !
"Aux chiottes, la poésie !" indiquait BoXoN sur les murs de la Galerie Meyer à Marseille, après avoir remplacé la porte des lieux par des rubans de chantier . Attention travaux. En effet, oui, le recueil tient là où le roman s'effondre. La poésie doit investir ces lieux, sa place forte naturelle.
Au diable, les afféteries et les chichis, la poésie peut tenir le siège : le fait d'y déféquer s'affecte en rien la qualité de la littérature qu'on y lit. Pas plus qu'un lit ferait d'un roman un somnifère ou qu'un transat une crème solaire.
Il faut ainsi penser les livres. Personnellement, je pense que mon "Pas Billy the kid", comme "Le Zaroff" y ont toute leur place, bien plus que coincés dans une belle bibliothèque d'un salon cosy. Ils peuvent y être lus par bribes, après (ou avant) la lecture linéaire complète. Telle est l'idée forte de la notion de recueil : une double lecture possible, complète ou fragmentaire ; linéaire ou aléatoire.
Voici une liste de 20 "livres de chiottes" parfaits, poétiques ou non, littéraires ou pas :
Alcools, Apollinaire
Poésies, Rimbaud
Œuvres poétiques, Tarkos
Pièces détachées, anthologie choisie par JM Espitallier
Toute l’œuvre de Nicolas Tardy, parfaite.
Dictionnaire des idées reçues, Flaubert
Maurice et Patapon, Charb
Manuel de civilité pour les petites filles à l'usage des maisons d'éducation, Louÿs
Nouvelles en trois lignes, Fénéon
Dictionnaire du pire, Legrand
L'almanach Vassiliou
Le cantode du Lobelisque, André Martel
Coupe Carotte, Lucien Suel
Guide des films, Tulard
Lettres de non-motivation, Prévieux
13427 poèmes métaphysiques, Blaine
Brèves de comptoir, Gourio
La vie de poète, Dumoulin
Manuel de survie, Piven & Borgenicht
Godard par Godard
Une maison d'édition ? L'attente
Revues ? Ouste, BoXoN, Tina
Vous pouvez, dans les commentaires, faire vos suggestions pour agrandir nos bibliothèques.
Enfin, ce post est l'occasion idéale, pour vous annoncer que, le 7 décembre, sort mon nouveau livre composé de 500 mini textes tenant dans un 10x15 de 120 pages environ. Avant ou après Noël, vous saurez où le mettre, il y aura sa place, comme un bordeaux dans un verre à Bordeaux, un champagne dans une flûte, j'espère que ces microfilms, chez vous trôneront...
Voilà les 4 premiers, en teaser :
La dégelée
Congelé à sa naissance par sa mère qui niait sa
grossesse, Jean-Pierre revient à la vie quarante ans
plus tard. Toutefois, il va rapidement être complexé
par son prénom, un peu passé de mode.
Trottons, ma tatie !
Accusée d’avoir violé le postier, Yvette joue de sa
vague ressemblance avec Michel Drucker pour
attendrir le jury par ses petites mines. Son neveu
Manolo, un être mi-nain mi-poney, va tout mettre
en oeuvre pour sortir sa « Tatyvette » de ce mauvais
pas…
Gipsychose
À la suite d’un stupide accident domestique qui le
laisse brûlé au troisième degré, Ronald, un laveur
de pare-brise roumain de 13 ans, développe
d’étranges dons de voyance. En serrant la main de
Bruce Hortefire, un flash poilant le traverse : il voit
son imminente reconduite à la frontière traitée sur
le mode auvergno-comique.
Donne la papatte
Que d’émotions dans ce film retraçant la rencontre,
entre chien et loup, entre Frédéric Lefebvre et
un chien-loup.
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mardi 18 janvier 2011
Fénéon se fout du monde
Félix Fénéon serait, avec Paul Adam et Jean Moréas, l'auteur de ce "Petit Bottin des lettres et des arts" assassin.

Le doute est peu permis quand on lit les entrée "Nadar" ou "Sarah Berhardt" : Fénéon est à l'oeuvre, avec son génie du raccourci cinglant.
c'est une merveille de méchanceté et un beau recueil de saloperies comme notre siècle n'en produit plus.
ça donnerait presque envie de se lancer (avec qui ?) dans une telle entreprise aujourd'hui :
Alexandre Jardin : écrivain comique, acteur tragique.
Yann Moix : Cinéaste, écrivain, Moix a plusieurs cordes à son arc. Le problème est que, n'ayant pas d'arc, il ferait mieux de se pendre avec.
Michel Houellebecq : personnage secondaire de Derrick monté en neige.
Anna Gavalda : dialoguiste française.
etc...
Le doute est peu permis quand on lit les entrée "Nadar" ou "Sarah Berhardt" : Fénéon est à l'oeuvre, avec son génie du raccourci cinglant.
c'est une merveille de méchanceté et un beau recueil de saloperies comme notre siècle n'en produit plus.
ça donnerait presque envie de se lancer (avec qui ?) dans une telle entreprise aujourd'hui :
Alexandre Jardin : écrivain comique, acteur tragique.
Yann Moix : Cinéaste, écrivain, Moix a plusieurs cordes à son arc. Le problème est que, n'ayant pas d'arc, il ferait mieux de se pendre avec.
Michel Houellebecq : personnage secondaire de Derrick monté en neige.
Anna Gavalda : dialoguiste française.
etc...
dimanche 15 novembre 2009
poches et pas poches
L'occasion du lancement d'un collection de poche au Quartanier est bonne pour rappeler que cette maison d'édition de Montréal est indispensable.
Et parmi ses auteurs indispensables, deux ressortent en poche leurs premiers livres : Renée Gagnon et Alain Farah
Deux auteurs dont les deux livres parus en 2008 sont indispensables :
Peut-on donc sérieusement se dispenser de l'indispensable ?
Je suis trop à la bourre aujourd'hui pour développer. Mais j'ai déjà pris le temps, il y a un an, de rédiger une critique du Matamore n°29, tant cet ouvrage est merveilleusement bien construit (et indispensable). Cela fait un an que je clame à tout va un peu partout qu'il faut le lire. J'espère être entendu, un peu. Le livre commence dans un drôle de fouillis et finit dans une mise en ordre crépusculaire. Avant la nuit, on y aura croisé des soles et des patators, des Alains en veux-tu en voilà, en revoilà, attends, en voilà un autre pour la route, un copain disparu, du canard, Kennedy et Scarlett en jupe.
Quant au "McQueen", il faut aussi le voir pour le voir pour croire ce que l'on voit et entendre ce qu'on croit voir, si elle passe près de chez vous.
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vendredi 30 octobre 2009
Le Zaroff : la couv & la date & le topo
Il se pointe, à pas feutrés, il devrait être là dans le mois, il part, doucement, se faire imprimer, s'encrer dans la page dans la semaine prochaine. Le bon à tirer reste à tirer et si c'est bon, c'est bon, il sera tiré et tirera ce qui bouge.
La couverture est signée Sardon, dont je vous recommande le blog & les tampons. Belle idée de Laure de lui demander ça, à le lire et le découvrir, on sent l'esprit du Zaroff qui n'est pas loin.
La présentation du livre est dispo sur le site des éditions Leo Scheer.
Le film de Pichel & Shoedsack n'a pas été l'inspiration principale toutefois. Si'il faut chercher un film proche, ce serait notamment du côté d'un de mes réalisateurs favoris qu'il faudrait chercher, ce punk de John Waters et son "Serial mother"(Serial mom). Entre autres. En plus noir.
On en reparle.
Le site indique une sortie le 25 novembre. Amazon indique 14€.
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dimanche 11 octobre 2009
Tremblez, il arrive !
Le Zaroff
Editions Leo Scheer, collection Laureli, sortie prévue en novembre 2009.
Extrait en forme de bande annonce :
C’est idiot cinq minutes. Pour une retraitée, un samedi, au supermarché, c’est idiot cinq minutes. Vous n’auriez pas dû. Pas dû venir. Sauce grand veneur. Vous venez. Vous venez voir. Vin, crustacés, crevettes, bouillon, poireaux. Vaincre. Vous venez déambuler, chariot déambulateur, samedi. Vous traînez. Vous aviez toute la semaine, mais la semaine, il n’y a personne, personne à voir, vous vous emmerdez la semaine, alors vous venez, vous venez le samedi, vous nous emmerdez le samedi, ça vous sort, vous me sortez. Trous. Par tous les trous, vous me sortez. Des trous, j’en troue vite. Ça me sort aussi.
Mon caddie se remplit : bombe anti-crevaison, jambon, champignons, olives, origan, gants jetables, cordelette, cutter, lingettes antibactériennes, javel, alcool à brûler, ficelle, chewing-gums, sauce tomate, lessive…
Vous triturez les tomates. Vous bloquez le rayon « thés, cafés, infusions ». Vous matez la chicorée, vous matez les biscottes. Vous sentez les shampooings, vous pouvez, jeune homme, m’attraper cette boîte de petits pois, extra-fins, à l’étuvée, je suis trop petite, merci bien, vous êtes bien aimable, bien aimable mon cul. Vous voulez un pack d’eau, pas celui-là, celui-ci, non celui-là en fait.
Nous y voilà. Mon caddie, las de déambuler en milieu hostile, se fige, face à la caisse. Caisse, bip, tapis, bip, j’attends, bip, que le, bip, client, bip, précédent, bip bip, mécanique, bip, pantin, bip, haut, bip, bas, bip, pose ses, bip, achats qui, bip, roulent, bip, sur ce ta-bip-pis, par, bip, à-coups, lorsqu’elle se pose, s’infiltre, entre lui qui bipe et moi qui bous. Alors que je poireaute, en diagonale s’insinue. Vos poireaux s’incrustent, j’étais là avant, jeune homme, prise de témoins.
Trop de témoins pour m’insurger alors que, instantané, votre sort se scelle. Vous êtes cuite.
Le prix de vos biscottes nécessite un appel, attente, recherche, attente, retour, bip.
Votre paiement nécessite la vérification de huit mille trois cent vingt-deux bons de réduction, dont cent soixante-seize périmés. Tu ne perds rien, j’attends.
Un chèque. Une pièce d’identité, s’il vous plaît.
Un sac puis l’autre, le cabas. La météo personnelle et son interprétation subjective successivement par votre spectre, par celui de la caissière.
Enfin, la mise en branle.
Ma sortie est rapide, efficace. Dehors.
Fâché, je rejoins la fâcheuse. Faucheuse est appelée pour la caisse 12, Faucheuse, pour la 12.
Vous pouvez, s’il vous plaît, le pack d’eau, dans mon coffre, jeune homme…
Elle aime attendre. Je dépose, dans le coffre de sa Renault, son eau, ses biscottes, ses poireaux, son infusion du soir, espoir, sa chicorée du matin, chagrin, son corps défendant affaibli, ressors le pack d’eau, referme. Elle attendra. Elle aime ça. Attendra trop longtemps. Bien plus de cinq minutes. Thermostat 12. Vieux os et viande froide.
Editions Leo Scheer, collection Laureli, sortie prévue en novembre 2009.
Extrait en forme de bande annonce :
Chasse IX
C’est idiot cinq minutes. Pour une retraitée, un samedi, au supermarché, c’est idiot cinq minutes. Vous n’auriez pas dû. Pas dû venir. Sauce grand veneur. Vous venez. Vous venez voir. Vin, crustacés, crevettes, bouillon, poireaux. Vaincre. Vous venez déambuler, chariot déambulateur, samedi. Vous traînez. Vous aviez toute la semaine, mais la semaine, il n’y a personne, personne à voir, vous vous emmerdez la semaine, alors vous venez, vous venez le samedi, vous nous emmerdez le samedi, ça vous sort, vous me sortez. Trous. Par tous les trous, vous me sortez. Des trous, j’en troue vite. Ça me sort aussi.
Mon caddie se remplit : bombe anti-crevaison, jambon, champignons, olives, origan, gants jetables, cordelette, cutter, lingettes antibactériennes, javel, alcool à brûler, ficelle, chewing-gums, sauce tomate, lessive…
Vous triturez les tomates. Vous bloquez le rayon « thés, cafés, infusions ». Vous matez la chicorée, vous matez les biscottes. Vous sentez les shampooings, vous pouvez, jeune homme, m’attraper cette boîte de petits pois, extra-fins, à l’étuvée, je suis trop petite, merci bien, vous êtes bien aimable, bien aimable mon cul. Vous voulez un pack d’eau, pas celui-là, celui-ci, non celui-là en fait.
Nous y voilà. Mon caddie, las de déambuler en milieu hostile, se fige, face à la caisse. Caisse, bip, tapis, bip, j’attends, bip, que le, bip, client, bip, précédent, bip bip, mécanique, bip, pantin, bip, haut, bip, bas, bip, pose ses, bip, achats qui, bip, roulent, bip, sur ce ta-bip-pis, par, bip, à-coups, lorsqu’elle se pose, s’infiltre, entre lui qui bipe et moi qui bous. Alors que je poireaute, en diagonale s’insinue. Vos poireaux s’incrustent, j’étais là avant, jeune homme, prise de témoins.
Trop de témoins pour m’insurger alors que, instantané, votre sort se scelle. Vous êtes cuite.
Le prix de vos biscottes nécessite un appel, attente, recherche, attente, retour, bip.
Votre paiement nécessite la vérification de huit mille trois cent vingt-deux bons de réduction, dont cent soixante-seize périmés. Tu ne perds rien, j’attends.
Un chèque. Une pièce d’identité, s’il vous plaît.
Un sac puis l’autre, le cabas. La météo personnelle et son interprétation subjective successivement par votre spectre, par celui de la caissière.
Enfin, la mise en branle.
Ma sortie est rapide, efficace. Dehors.
Fâché, je rejoins la fâcheuse. Faucheuse est appelée pour la caisse 12, Faucheuse, pour la 12.
Vous pouvez, s’il vous plaît, le pack d’eau, dans mon coffre, jeune homme…
Elle aime attendre. Je dépose, dans le coffre de sa Renault, son eau, ses biscottes, ses poireaux, son infusion du soir, espoir, sa chicorée du matin, chagrin, son corps défendant affaibli, ressors le pack d’eau, referme. Elle attendra. Elle aime ça. Attendra trop longtemps. Bien plus de cinq minutes. Thermostat 12. Vieux os et viande froide.
jeudi 8 octobre 2009
Dépasser les bornes
Poils ras (rasoir passé), poils loooooongs (une heure de romancière ar-ti-cu-lant bien, c'est rude), poil soyeux (Patrice Luchet), poils électriques (Suel), poils neufs (Sorman, très bien).
Commençons par la part de surprise. Une lecture au poil.
Elle avait lieu dans une caravelle, pleine, l'auteur, Arno Bertina, en stewart de luxe, arpentant l'allée centrale. Il s' attaque au texte, en précisant qu'il est habituellement lu à deux voix. On se dit alors que le monsieur à tort. Tort de tordre un dispositif, tort de lire seul un texte pour deux. Un dispositif, ça s'écrit.
Puis on écoute. Un simple aller-retour de quelques pas distingue les deux voix, une lecture posée/ une lecture hélée. Et là, plus de doute. C'est bon ainsi, seul.
La lecture est belle, simple et surtout pensée et écrite. On se rejoint. Le texte est nickel. Ecrit à partir de photographies de Ludovic Michaux, là aussi habituellement projetées, le texte se suffit à lui-même : la projection serait, on le devine, redondante.
Le constat est clair, Pat est d'accord, "on" a plus de liens avec cette littérature là, venue du roman (pas de n'importe où non plus, chez Verticales, entre autres) qu'avec certains collègues du front, même talentueux.
Je me suis pris le livre, l'imprimé. Mais j'hésite à l'ouvrir, peur que l'écrit reste et envole les paroles.
J'en prendrai d'autres.
La lecture double, de Lucien Suel et Patrice Luchet fut un régal.
Patrice est incroyable. Il y a chez lui une furieuse folie dans la prise de risque. Extrêmement construite, sa perf débute par des excuses : il dit ne pas être lui-même, mais son frère, venu le remplacer au pied levé pour lire ses textes. Il tiendra la distance juqu'au bout, commentant ses textes, les critiquant, il enchaine sur de nombreuses fausses lectures (ses carnets sont vides), tentant de lancer un chœur dans le public. Un vrai numéro de funambulisme littéraire créant cette même empathie/sympathie avec le public que l'acrobate couillonnant sur son fil.
La littérature comme une mise en danger, comme une sculpture sociale. Très fort.
Inviter Lucien était mon petit plaisir. Ne l'ayant pas vu lire depuis 10 ans, c'était l'occasion de revoir tout ce que j'aime. Un texte très amusant et bigrement bien construit sur les tournures interro-négatives, des aphorismes débiles, un extrait de "nous ne sommes pas mort" et son célèbre "Pattismit" que je n'avais jamais pu entendre.
Profitons de l'occase pour recommander, une fois encore, La mort d'un jardinier, texte aussi fulgurant qu'une crise cardiaque, en plus joyeux.
Riche semaine.
Une lecture du "pattismit" à Beauvais.
mercredi 7 octobre 2009
Ray of light
Ce premier jour de blog a le mauvais goût, amer, salé, de confirmer ce nom choisi.
Je viens d'apprendre par Laure la disparition de Raymond Federman. Outre le fait qu'il fut un homme ouvert, sympathique, curieux et brillant, il était aussi un auteur magnifique.
La Fourrure de ma Tante Rachel, entre autres, restera comme un des grands livres de la fin du XXeme siècle. Une lecture indispensable.
Ami de Beckett, homme au destin incroyable, inventeur de formes, bavard littéraire et romancier d'une drôlerie rare, c'est un éclat de rire qui se brise.
Ma bière est bien trop salée ce soir.
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